Les Songes d’une nuit d’été, de Guillaume Côté : l’amour en liberté

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Pour sa première collaboration avec les Grands Ballets, l’ancien danseur étoile du Ballet national du Canada s’attaque à la comédie la plus féerique de Shakespeare, qu’il rebaptise au pluriel Les songes d’une nuit d’été. Il laisse un nectar magique dérégler, peu à peu, les codes du ballet classique… et ceux de l’amour.

Il avait sept ans, peut-être un peu moins. Chaque hiver, l’autobus quittait Alma, chargé des petits élèves de son école de ballet, direction Montréal et Casse-Noisette. Guillaume Côté l’avoue sans rougir : les premières années, il s’endormait pendant le spectacle. « La passion n’était pas là dès le début, rigole-t-il. Mais le voyage était fabuleux. Et en sortant de l’autobus, la salle Wilfrid-Pelletier, c’était comme un château. Je retrouve encore aujourd’hui cette atmosphère dans cette salle. » Des décennies plus tard, le petit dormeur y revient. Aux commandes, cette fois.

Après 27 ans au Ballet national du Canada et une carrière sur les plus grandes scènes du monde, le Jeannois n’avait jamais trouvé le bon moment pour rejoindre les Grands Ballets. « Une chose qui est importante pour moi, avec mon retour à Montréal et au Québec, c’était de travailler avec la compagnie en entier. »

Le voilà enfin à la tête d’une grande production de la compagnie montréalaise, ravi d’y trouver une nouvelle génération d’interprètes rompus aux exigences classiques. « Les codes du ballet classique sont très bien ranimés par Ivan [Cavalleri], et Marc [Lalonde] aussi, directeur général, qui savent doser entre l'héritage classique et les innovations des langages plus contemporains. Ils ont amené toute une génération avec l’École supérieure de ballet du Québec, qui est aussi un niveau très élevé avec [Anik Bissonnette] maintenant. Je pense qu’il y a une nouvelle génération de classiques de ballet qui est revenue aux Grands Ballets Canadiens et puis tout d’un coup, ça devient beaucoup plus cohérent. »

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Crédit: Sasha Onyshchenko
Danseurs: Maude Sabourin et Thomas Leprohon

Sous l’effet du nectar

S’il se plaît à remixer les codes classiques et contemporains, Guillaume Côté n’en célèbre pas moins les fondements du ballet, qu’il considère avant tout comme un langage. « Les arabesques, les pirouettes, la virtuosité, ce sont des choses physiquement magiques, dit-il. Mais le contexte du ballet a souvent été très démodé. Des histoires qui n’ont aucun sens, parfois racistes, sexistes, stéréotypées. Le ballet devrait être le langage du corps. »

Ses Songes d’une nuit d’été, où de jeunes amoureux s’égarent le temps d’une fin de semaine de noces, font de cette tension le moteur même du spectacle. « On commence dans des codes très classiques, même sur le plan dramaturgique, comme si on était dans un vieux ballet. Puis, plus le nectar de la fleur magique se diffuse dans l’environnement, plus le corps change. Les danseurs deviennent plus libres de bouger leur colonne vertébrale. Au deuxième acte, on est dans le rêve de Titania et d’Obéron, et la forêt devient la danse. » Ce nectar, versé sur les paupières des dormeurs, fait aimer le premier venu. C’est l’espiègle Puck, rebaptisé Maya par Côté, qui le répand.

Chemin faisant, le chorégraphe bouscule quelques conventions. Aux deux couples « très hétéronormatifs » de Shakespeare, dont les cœurs s’emballent et changent de cible au gré du philtre, il en ajoute un troisième, ouvrant la porte à l’homosexualité, aux trouples, aux identités non binaires. « Superposé aux codes classiques, ça crée un débalancé bizarre. C’est ce qui m’intéresse. » 

L’amour sans absolu

Pourquoi Le Songe, après la tragédie d’Hamlet? Parce que Shakespeare l’a écrit à la même époque que Roméo et Juliette, comme l’envers d’une même enquête. « D’un côté, le drame, l’intensité. De l’autre, presque l’absurdité de l’amour, la façon dont les sentiments peuvent changer du jour au lendemain, les rapports de pouvoir. » Et parce que le directeur du Festival des arts de Saint-Sauveur voit passer beaucoup de danse « très, très sombre », il avait envie de légèreté.

Une légèreté qui n’a rien de frivole. Lui-même passé par un divorce, Côté se méfie de l’absolu romantique. « Ce qui sert le plus l’amour, c’est de ne pas définir la relation, de la garder organique, dans l’appréciation de l’autre et la communication. On valorise tellement la relation stéréotypée, mon chum, ma blonde, qu’on oublie toutes les autres : des amitiés plus précieuses qu’une relation toxique, l’amour entre une mère et sa fille… » Son spectacle s’ouvre à une définition plurielle de l’amour, et le fait entre autres par une approche qui démultiplie les imaginaires sur scène et une mise en scène qui assume pleinement le merveilleux et le féérique. 

Pour Côté, le ballet s’y prête tout naturellement. « C’est difficile de prétendre qu’on est des gens normaux sur scène quand on a des pointes aux pieds, s’amuse-t-il. La féerie, elle, va de soi. » Pour la déployer, il s’est entouré de jeunes concepteurs québécois à qui il tenait à donner leur chance, et qui ont poussé le songe plus loin qu’il ne l’aurait fait seul. À commencer par Rémi Van Bochove, qui a peuplé la forêt de créatures mi-humaines, mi-végétales, aux longs doigts noueux.

Du pollen dans la fosse

Côté musique, l’orchestre des Grands Ballets jouera surtout Mendelssohn – ses symphonies, découvertes dans l’enregistrement de Yannick Nézet-Séguin avec l’Orchestre de chambre d’Europe. « Il y a chez lui une joie très complexe, pleine de nuances. » Le Beau Danube bleu accompagne la chute dans le rêve, Max Richter fait le pont vers le second acte, et le jeune Montréalais Tommy Lunaire tisse, à partir de chants de grenouilles et de criquets, une trame électro associée au nectar. « Le pollen, c’est l’électro dans l’air », résume Côté. Au sommet du rêve, orchestre et bande électronique s’enlacent, avant que l’adagio de la Troisième symphonie ramène le calme.

Un collage? Côté refuse le mot. « Ça a été long d’assembler une trame sonore qui n’ait pas l’air d’une playlist. » Le petit garçon d’Alma, en tout cas, ne devrait pas s’endormir.

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Date : 22 octobre 2026

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