Peut-on rire quand tout va mal?
Dans un monde en crise permanente, a-t-on encore le droit de rire? En février dernier, David Robichaud, professeur de philosophie à l’Université d’Ottawa, participait à un panel sur la question aux côtés des humoristes Léa Stréliski et Stéphane Fallu, et de la directrice générale et fondatrice de l’École nationale de l’humour, Louise Richer.
M. Robichaud nous aide à comprendre les origines du rire et ce qu’il révèle de notre humanité face à l’adversité.

David Robichaud. Crédit photo : Kevin Calixte.
Est-il normal de vouloir rire quand tout va mal?
David Robichaud : La question est de savoir s’il est immoral de s’amuser et de rire de certains événements alors que le monde semble sombrer dans le chaos. Comme spécialiste de philosophie politique et morale, j’aime remettre les choses en contexte. Les sciences cognitives montrent que nous avons le même cerveau qu’il y a 30 000 ans, qu’il a évolué pour un contexte de survie en petits groupes. À l’origine, le rire est une réaction à une situation tendue ou dangereuse : c’est un signal envoyé aux autres pour indiquer que la menace est contenue et que tout va bien.
Le rire sert donc à désamorcer une tension, un conflit?
D. R. : Oui. Il y a une logique de signalisation : « J’ai assisté à quelque chose, mais ce n’est pas grave puisqu’on rit ». C’est un facteur de cohésion. L’anthropologue et biologiste Robin Dunbar a démontré que la réaction cérébrale du rire en groupe est identique à celle des singes qui s’épouillent. C’est un geste social fondamental.
L’humour est-il toujours politique?
D. R. : L’humour ne l’est peut-être pas toujours, mais le rire, lui, l’est. En riant, nous sécrétons des hormones comme l’endorphine et l’ocytocine qui nous disposent à faire confiance aux autres. La politique, c’est précisément cela : gérer des projets collectifs et le pouvoir au sein d’un groupe. Le rire agit comme un lubrifiant social. On remarque d’ailleurs statistiquement que les gens en situation de subordination rient davantage aux propos de leurs supérieurs pour marquer leur disposition à collaborer. Le rire est plus collectif qu’individuel : une étude montre qu’on est même 30 fois plus susceptible de rire d’une même blague en groupe que seul dans son salon.
Aux États-Unis, les « late shows » sont devenus extrêmement campés politiquement (et caustiques face à Donald Trump). Quel regard portez-vous sur cette évolution ?
D. R. : Le rire sert de soupape d’évacuation face à l’absurde. Le pouvoir politique s’appuie sur une dimension symbolique : il faut que les gens croient en vous. Les late shows agissent comme un contre-pouvoir en disant que « le roi est nu ». Les leaders autoritaires craignent l’humour, car l’humiliation est plus dévastatrice que l’attaque des idées. Dire à un dirigeant qu’il a l’air d’un enfant de quatre ans dans une cour d’école brise son image d’homme fort. Une fois que les gens rient, il est trop tard pour le leader ; son prestige est entaché.
Pourquoi cet humour sociopolitique décapant est-il moins présent au Québec?
D. R. : Je pense que nous épargnons le politique parce qu’il ne semble pas « mériter » une telle virulence! Au Québec, nos partis sont relativement centristes et nos politiciens plutôt respectables. On n’a pas l’équivalent d’un Pete Hegseth [Secrétaire à la Défense aux États-Unis], un alcoolique qui a maintenant le doigt sur la bombe atomique! Il ne faut pas oublier que l’humoriste est aussi un entrepreneur qui vend des billets : il hésite à se mettre à dos une partie du public pour un enjeu qui manque de gravité. Toutefois, dès qu’une figure dépasse une limite acceptée, elle devient une cible régulière et un point de ralliement pour l’humour.
Quel est l’impact des médias sociaux sur la pratique de l’humour?
D. R. : L’humour est un véhicule de normes sociales. Il nous met « le nez dans notre caca » en soulignant nos contradictions, comme l’écart entre nos idéaux et nos comportements réels. Le risque des médias sociaux est la chambre d’écho : si vous riez seul dans votre bulle numérique, l’humour perd son potentiel de prise de conscience collective. C’est le rire en groupe, devant 300 personnes, qui force une remise en question. Si tout le monde rit d’une blague sur les masculinistes et que vous n’êtes pas d’accord, vous réalisez soudainement que vos idées ne sont pas aussi partagées que vous le pensiez…
L’humour féminin s’est éclaté ces dernières années, avec des vedettes qui ne craignent aucun tabou, comme Laura Laune en France ou Rosalie Vaillancourt au Québec. Qu’en pensez-vous?
D. R. : Le sentiment de subordination des femmes s’étiole, ce qui libère le rire. Historiquement, des études montraient que les hommes riaient moins des blagues de femmes, souvent par réflexe de domination. En tendant vers l’égalité, ce carcan biologique se brise. Plus les femmes occupent la scène, plus leur pouvoir social de souligner nos contradictions augmente. Quand une humoriste femme adopte un ton trash et décomplexé sur des sujets tabous, elle nous oblige à faire face à une réalité de manière engagée. On ne traite plus le sujet de façon purement cérébrale ; on l’intègre par l’émotion et l’appartenance au groupe.
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